
L’Institut français de Thessalonique a accueilli, dans la salle Allatini-Dassault, la présentation du livre de Yannis Karatzoglou consacré à la déportation des Juifs saloniciens de France pendant l’Occupation. Le président de la communauté juive de Thessalonique, David Saltiel, a ouvert la manifestation.
Le texte de l’intervention de M. Christophe Le Rigoleur, Consul général et directeur de l’Institut français de Thessalonique est disponible ci-dessous :
Je suis ravi et honoré d’accueillir, ici à l’Institut français de Thessalonique, la présentation du livre de Yannis Karatzoglou, publié aux éditions Epikentro. Je le suis d’autant plus que les liens qui unissent cet établissement à la communauté juive de Thessalonique sont riches anciens. La plaque commémorative située à l’entrée de l’école française rappelle que nombre d’enfants de la communauté y étaient scolarisés jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Il n’est pas anodin que nous soyons réunis en ce moment même dans une salle portant le nom de la famille Allatini, tout comme au deuxième étage de ce bâtiment se trouve une salle Jospeh Nehama.
Je ne procèderai pas à une présentation classique du livre qui nous réunit ce soir. D’autres le feront avec davantage de talent. Je souhaiterais simplement partager avec vous quelques réflexions inspirées par la lecture de cet ouvrage.
En premier lieu, le chapitre 1 du livre de M. Karatzoglou qui décrit les différentes vagues de migration des Juifs saloniciens à la fin du 19e et au début du 20e siècle me donne l’occasion de rappeler l’attrait exercé par la France et les valeurs républicaines qu’elle incarne. A mes yeux, le départ de nombreux Juifs de Salonique vers la France illustre un attachement à la langue et à la culture françaises. Le rôle joué par l’Alliance israélite universelle et l’Ecole de la Mission laïque française dans l’éducation des enfants de la communauté juive explique largement cet attachement.
La France est également attractive pour les Juifs parce qu’elle est porteuse de valeurs. Rappelons qu’en 1791 en France, pour la première fois en Europe, les Juifs deviennent des citoyens à égalité de droits avec les autres. L’affaire Dreyfus, si elle témoigne de la présence d’un antisémitisme en France démontre également qu’une bonne partie de la population et des élites françaises se mobilisent pour défendre l’innocence de cet officier français de confession juive, injustement condamné pour trahison. Cette mobilisation, qui marque durablement l’histoire de France, aboutira à l’acquittement, puis à la réhabilitation d’Alfred Dreyfus.
Cet attachement à la France et à la République est tellement fort que nombreux sont les Juifs, saloniciens ou autres, qui s’engagent dans la Résistance pendant que la France est occupée. M. Karatzoglou le rappelle opportunément dans le chapitre 3 du livre. Je me permets ici de citer une phrase de sa conclusion : «on peut considérer que les Juifs grecs qui ont émigré vers la France entre les guerres balkaniques et la Seconde guerre mondiale ont été assimilés par la société française, acquérant une conscience nationale française».
En deuxième lieu, le livre rappelle les responsabilités des autorités françaises dans la déportation des Juifs de France. Il est toujours difficile pour un pays et une nation d’affronter avec sérénité son passé et son histoire. Il s’agit d’un processus lent. Il faut rendre hommage ici au président de la République, Jacques Chirac, qui en 1995, à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel’ d’hiv’, tient des propos forts et courageux :
«Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français. […]
La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. […] Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible. […]
Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité».
Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité».
Lors de la commémoration de la rafle du vel’ d’hiv’ en 2012, le président de la République, François Hollande, confirme cet engagement, en parlant de la vieille tradition française consistant à offrir accueil et protection aux immigrés :
«Ce sont cette promesse cette confiance qui furent piétinées il y a soixante-dix ans. […] La vérité, c’est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l’ensemble de l’opération. La vérité, c’est que ce crime fut commis en France, par la France.»
A l’occasion de l’inauguration de l’allé des Justes à Strasbourg le 22 juillet 2012, Manuels Valls, ministre de l’Intérieur, déclare que «cet épisode est parmi les plus douloureux de l’histoire de notre pays. Notamment parce que notre administration et notre police, entrainées par une politique et une mécanique effroyable, ont prêté main-forte à l’occupant nazi.[…] Il a fallu la collaboration active de certains qui n’ont pas seulement répondu aux exigences de l’occupant nazi ; ils les ont devancées ! Ceci est une vérité historique incontestable ! […] Pendant quatre ans, la France a été déviée de son parcours.»
La société nationale de transport ferroviaire, la SNCF, a également reconnu sa responsabilité dans la déportation des Juifs de France.
Les exemples de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de Bordeaux, inculpé en 1983 de crimes contre l’humanité et condamné en 1998, et de René Bousquet, secrétaire général de la police, assassiné en 1993 avant même d’être jugé, démontrent qu’il faut du temps pour faire face à son histoire. Cette démarche est pourtant indispensable. Il faut savoir regarder le passé de manière responsable et l’accepter. C’est un devoir moral à l’égard du passé, mais également à l’égard de l’avenir. Pour que les mêmes faiblesses, les mêmes erreurs et les mêmes crimes ne puissent pas se reproduire.
L’histoire est un ensemble, elle forme un bloc. La France de l’Occupation, c’est la France des résistants et des Justes mais c’est aussi la France de Pétain, du statut des Juifs, de Vallat ou de Darquier de Pellepoix. Il ne faut pas l’oublier pour que la victoire de la première de ces deux France ait un sens. Cette histoire, nous devons l’apprendre et l’enseigner à nos enfants. Elle est le seul rempart face aux préjugés, à la haine et à l’intolérance.
Je souhaiterais, en troisième lieu, évoquer l’antisémitisme, aujourd’hui, dans cette France qui compte quelque 600 000 citoyens de confession juive. Ils sont malheureusement confrontés à des propos et des actes d’antisémitisme. L’agression récente d’une famille juive à Créteil nous rappelle le danger de l’antisémitisme, de la haine, de la bêtise. Grâce à un arsenal législatif très développé, la France a les moyens de lutter contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Elle en a également la ferme volonté politique.
Le 7 décembre 2014, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a martelé sa volonté que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme soit une grande cause nationale : «La République vous défendra de toutes ses forces parce que, sans vous, elle ne serait plus la République. La République vous protégera toujours contre des actes et des paroles qui portent atteinte au socle même des valeurs qui la fondent».
Cet engagement politique est reconnu par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) dont le président, en s’adressant au président de la République en mars 2014, a déclaré : «Nous vous remercions, ainsi que l’ensemble du Gouvernement, de lutter avec fermeté contre les dérives de la haine antisémite».
En conclusion, le livre de Yannis Karatzoglou est indispensable. Pas seulement parce qu’il rappelle l’épisode le plus tragique de l’histoire des Juifs en France. Pas seulement parce qu’il est le fruit d’un impressionnant travail de recherche accompli par l’auteur. Il est indispensable d’abord parce qu’il redonne un nom, une histoire, une identité – et parfois un visage grâce aux photographies – à tous ceux que les nazis voulaient désigner uniquement par un numéro tatoué sur le bras, à ceux à qui ils prétendaient nier toute humanité.
Yannis Karatzoglou rappelle que cette humanité sera toujours plus forte que la haine.
Qu’il en soit remercié.
Christophe Le Rigoleur
Consul général de France à Thessalonique
Directeur de l’Institut français de Thessalonique.
Fuente: ambafrance-gr.org
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